FP    TE    2008


FLORISE PAGÈS

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Paris, en plein après-midi. Alain Declercq se retrouve dans les souterrains voûtés d’une ancienne champignonnière reconvertie en stand de tir. Il s’enfonce dans les entrailles de ses couloirs labyrinthiques, accoutré d’une paire de lunettes de protection et d’un casque antibruit, un fusil à la main. L’air est transpercé de coups de feu. Ambiance de guerre, d’attaque, mais aucun signe de panique. Le calme et la froideur règnent. Personne dans les couloirs. On mitraille des chimères. Il entame ses tests de calibres, de vitesse de tir, plutôt 300km/h, d’armes, un 22 Long Rifle de préférence. Son objectif : l’impact parfait. Un bois éclaté avec précision, la poudre accrochée à la surface, les trous qui s’alignent. Les victimes : Cheney, puis Bush, Powell, Wolfowitz, Rumsfeld, Negroponte, Carlucci, Myers, Condoleezza Rice… les parlementaires américains les plus redoutables. Le titre : Rest in Peace. Portrait officiel ou inscription mortuaire ? Manipulateur d’effigies, l’artiste tire les ficelles d’un drame. Il habille les acteurs d’une scène internationale d’un maquillage de fixité, d’un sourire hollywoodien, effroyablement commercial qui ne laisse passer aucune autre expression que celle d’une réussite assurée. En même temps qu’il stigmatise ces figures politiques, il leur octroie un moyen de conservation par le biais de l’art ; un art restaurateur qui les embaume, certes, mais en les soumettant à un miroir grossissant. La dénonciation se fait par l’intermédiaire de ces marionnettes criblées, permettant à l’artiste d’opérer une mise à distance avec cette réalité politique ou sociale qu’il transpose sur le champ esthétique.


Même principe, autre méthode. Alain Declercq s’est procuré une aiguille fine, des capsules de pellicule photo complètement opaques, du gaffer noir. Enfermé dans un placard au bout du couloir de son appartement, il frappe son plan-film d’un emporte-pièce au diamètre de la capsule, installe ce disque au fond de la boîte, scotche, vérifie. Il en arme 8. Il part. Le temps est trop imprévisible pour qu’il puisse être précis dans ses calculs. Premier poste de surveillance : une sortie de métro, en face, la banque de France. Il attend que la voie soit libre. Il pose discrètement sa camera obscura sur la rampe des escaliers, soulève son doigt, chronomètre, referme, scotche, vérifie. Il faut être rapide. (Cette pratique lui avait déjà valu un interrogatoire au commissariat du Tribunal et un court séjour en garde-à-vue, lors du procès d’un supposé membre d’Al Qaeda qu’il suivait. Les policiers ont cru à une attaque bactériologique. Soulagés, ils jubilaient devant le nouvel outil qu’ils venaient de confisquer). Deuxième rendez-vous un peu plus loin, le long des quais. Cette fois-ci, il prend plus de recul. Il dégaine, à trois reprises. Alain Declercq vient de shooter le Quai des orfèvres. Il tient sa revanche : une belle image de la préfecture de police, mais prise à la sauvette, de sorte qu’elle nous fait immédiatement basculer dans une narration, voire une fiction. Cela devient systématique pour l’artiste de renverser les évènements et d’inquiéter la réalité, depuis le moment de la production jusqu’à la présentation de son œuvre au public. Il se raconte des histoires. D’où son intérêt particulier pour ces nouveaux spectacles qui envahissent notre actualité et leurs coups de théâtre invraisemblables: le crime d’état, le feuilleton politique, les manifestations, les défilés militaires, les attentats...


La mise en scène prime, qu’il suive un agent secret dans sa course folle contre le terrorisme, change des SDF en soldats américains, fabrique un missile-boeing, recrée une bataille navale, réalise un camion transportant un faux chargement ou un bateau de plaisance entièrement blindé. S’il photographie les façades du siège du FBI, de la CIA, du Pentagone ou encore du Quai des orfèvres, c’est aussi parce qu’elles représentent un décor de rêve. Inlassablement, les couches de ces mises en abyme se déposent sur ses œuvres. Ses chambres noires font office de boîtes noires, elles enregistrent, en superposant les histoires sur une même bande. Arme bactériologique de fabrication artisanale, technique de télécommunication militaire, ou encore, à l’origine, appareil ennemi capturé en temps de guerre mais insondable car possiblement piégé, la boîte noire intrigue, Alain Declercq l’actionne.





Florise Pagès est conseillère artistique indépendante. Elle a notamment

travaillé en étroite collaboration, pendant plusieurs années, avec Bruno Peinado

et Alain Declercq sur la production de leur oeuvre. Auteur de plusieurs textes

parus dans des catalogues d'expositions, elle est également conseillère artistique

dans un cabinet d'architecture et participe à des projets d'édition de livres d'art.